Au Théâtre de l’Essaïon, Jean Giraudoux retrouve toute sa malice, sa poésie et son étonnante modernité dans une mise en scène signée Christel Pourchet.
L’Apollon de Bellac, petit bijou de Jean Giraudoux est une pièce qui fait sourire… avant que l’on ne réalise que derrière la légèreté apparente se cachait une réflexion autrement plus profonde.
Créée en 1942, cette pièce en un acte pourrait, au premier regard, sembler n’être qu’une charmante fantaisie autour de la flatterie et de la vanité masculine.
Pourtant, sous ses airs de comédie délicieusement désuète, elle parle de pouvoir, de séduction, de confiance en soi, de rapports humains et même d’émancipation féminine avec une liberté qui lui donne, près de quatre-vingt-cinq ans après sa création, une étonnante actualité.
Au Théâtre de l’Essaïon, Christel Pourchet offre à l’Apollon de Bellac une mise en scène élégante et épurée, laissant toute sa place à la langue merveilleusement ciselée de Giraudoux et à quatre comédiens qui s’en emparent avec gourmandise.
Et si le secret du succès tenait simplement en trois mots ?
Tout commence dans la salle d’attente de l’Office des Grands et Petits Inventeurs.
Agnès, jeune femme charmante mais peu sûre d’elle, vient chercher une place et espère obtenir un rendez-vous avec le Président de l’institution. Mais franchir la barrière de l’huissier s’avère beaucoup plus compliqué que prévu.
C’est alors qu’apparaît un mystérieux Monsieur de Bellac.
Et celui-ci va lui révéler un secret pour le moins surprenant : pour obtenir ce que l’on souhaite des hommes, il suffit de leur dire qu’ils sont beaux.
Agnès est dubitative. Mais elle tente l’expérience.
Et ça marche.
Mieux encore : ça marche terriblement bien.
De fonctionnaire en fonctionnaire, de supérieur en supérieur, le fameux compliment devient une véritable formule magique. Et bientôt, l’Apollon de Bellac, mystérieuse statue grecque sortie de l’imaginaire de son interlocuteur, devient pour tous ces messieurs la référence absolue de la beauté masculine.
Avec une apparente naïveté, Agnès vient ainsi de découvrir une arme redoutable : celle qui consiste à donner aux autres exactement ce qu’ils rêvent secrètement d’entendre.
Une flatterie qui dit beaucoup plus qu’elle n’en a l’air
Car évidemment, Giraudoux ne se contente pas de faire rire.
Derrière cette mécanique comique, l’auteur s’amuse à observer les hommes dans ce qu’ils ont parfois de plus vulnérable : leur ego.
Ces messieurs, que leur fonction place en position d’autorité, se révèlent soudain désarmés devant quelques mots flatteurs. Le puissant devient fragile. Le supérieur hiérarchique se transforme en homme avide de reconnaissance. Et celui qui semblait détenir le pouvoir découvre qu’il suffit finalement d’un regard extérieur pour le faire vaciller.
Agnès, quant à elle, commence par ne pas croire en elle.
Et c’est peut-être là que réside toute la subtilité de la pièce.
Elle qui n’osait pas franchir la porte d’un bureau va progressivement découvrir qu’elle possède, elle aussi, un pouvoir. Un pouvoir qui ne repose ni sur son statut, ni sur son argent, ni sur une quelconque autorité institutionnelle.
Elle possède le pouvoir de la parole.
Et cette parole va littéralement bouleverser le petit monde masculin dans lequel elle vient d’entrer.
Une pièce féministe… sans jamais brandir l’étendard
C’est sans doute l’un des aspects les plus savoureux de L’Apollon de Bellac aujourd’hui.
La pièce peut être regardée comme une véritable comédie féministe avant l’heure, mais sans jamais devenir démonstrative ou militante.
Giraudoux ne donne pas de leçon. Il préfère observer, sourire, détourner les codes et laisser les situations parler.
Agnès n’entre pas en guerre contre les hommes. Elle ne revendique rien. Elle ne proclame rien.
Elle dit simplement à chacun ce qu’il aimerait entendre.
Et le monde se met à tourner autrement.
Cette femme que l’on pourrait croire naïve se révèle ainsi capable de provoquer des bouleversements considérables avec une arme aussi pacifique qu’un compliment.
Le pouvoir féminin, chez Giraudoux, n’est donc pas forcément celui de la confrontation : il peut être celui de l’intelligence, de l’observation et de la connaissance de l’autre.
Et lorsque le Président lui-même tombe sous le charme de cette étrange déclaration sur sa beauté, les conséquences deviennent franchement savoureuses puisqu’il en vient jusqu’à remettre en question son mariage et à demander Agnès en mariage.
Comme quoi, quelques mots bien choisis peuvent parfois avoir des conséquences… pour le moins inattendues !
Une poésie qui n’a pas pris une ride!
Il faut aussi se laisser porter par la langue de Jean Giraudoux.
Une langue élégante, brillante, parfois précieuse, toujours musicale, qui donne à cette fable une dimension presque irréelle.
C’est précisément ce que Christel Pourchet a choisi de privilégier dans sa mise en scène.
Pas de surcharge. Pas d’effets inutiles.
Le décor épuré laisse la lumière installer progressivement cette atmosphère onirique, tandis que quelques éléments de mobilier flirtant avec le surréalisme suffisent à faire basculer le spectateur dans cet univers singulier.
Un téléphone d’époque, un buste d’Apollon… et l’imaginaire fait le reste.
Une distribution qui joue la carte de la finesse
Pour donner vie à cette partition, Christel Pourchet a choisi une distribution resserrée de quatre comédiens.
Elle interprète elle-même Agnès, cette jeune femme qui va progressivement prendre confiance et découvrir l’étendue de son pouvoir.
Face à elle, Étienne Ménard – que nous avions découvert dans Dérapages – incarne avec talent Monsieur de Bellac, personnage mystérieux, presque fantasmagorique, qui va mettre en marche cette incroyable mécanique.
Sam Giuranna relève un joli défi en interprétant à lui seul l’Huissier, le Secrétaire général et le Président. Un choix particulièrement pertinent puisque ces trois personnages appartiennent finalement à la même mécanique hiérarchique : chacun est le supérieur de l’un et le subordonné de l’autre.
Quant à Pauline Joquel ou Barbara Castin, en alternance, elles interprètent Thérèse et Mademoiselle Chèvredent.
Un dispositif volontairement simple qui permet de ne jamais perdre le fil de cette mécanique théâtrale et de conserver à la pièce son rythme et sa légèreté.
Et la musique vint ajouter une autre dimension
La mise en scène de Christel Pourchet réserve également une place particulière à la musique.
Chaque personnage peut ainsi connaître son moment de confidence avec le public à travers des airs de Jean Sablon, Charles Trenet ou Paul Misraki.
Une manière délicate de créer des respirations et d’offrir à chacun un instant de vérité.
La musique inscrit également la pièce dans une forme d’intemporalité : elle évoque une époque sans enfermer le spectacle dans une reconstitution historique.
L’Apollon de Bellac en 2026 : une petite pièce qui voit grand.
Il faut enfin revenir à cette apparente futilité.
Parce que c’est précisément là que réside le piège délicieux de Giraudoux.
Parler de beauté n’est jamais seulement parler de beauté.
Parler de flatterie, ce n’est pas seulement parler de compliments.
Et raconter comment une jeune femme découvre qu’elle peut obtenir ce qu’elle désire en valorisant ceux qu’elle rencontre revient finalement à interroger notre besoin universel de reconnaissance.
Nous avons tous besoin d’être regardés. D’être entendus. D’être valorisés.
Et peut-être même d’être trouvés beaux.
Les hommes de Giraudoux sont prisonniers de leur vanité, mais Agnès l’est aussi, au début, de son manque de confiance. Chacun cherche dans le regard de l’autre une confirmation de sa propre valeur.
C’est ce qui rend la pièce beaucoup moins légère qu’elle n’en donne l’impression.
Et c’est aussi ce qui la rend furieusement actuelle.
Une parenthèse théâtrale pleine de charme
J’ai particulièrement apprécié cette proposition qui offre avant tout un agréable moment de détente, porté par des comédiens convaincants et une mise en scène qui sait rester au service du texte.
On sourit, on s’amuse de ces hommes qui se laissent si facilement prendre au jeu de leur propre ego, on se laisse séduire par l’univers délicatement suranné de Giraudoux…
Puis, derrière le rire, on découvre une réflexion sur le pouvoir, le désir de reconnaissance, la place des femmes et la fragilité de ceux qui semblent pourtant détenir toutes les clés.
L’Apollon de Bellac est donc bien davantage qu’une jolie petite comédie.
C’est une pièce courte mais étonnamment dense, gracieuse mais loin d’être superficielle, poétique mais terriblement lucide sur les relations humaines.
Et si, finalement, Jean Giraudoux avait compris avant tout le monde qu’une femme qui reprend confiance en elle peut changer beaucoup de choses ?
Il suffit parfois de trois mots.
« Vous êtes beau. »
Et le monde peut commencer à vaciller.
Une pièce à découvrir pour le plaisir de Giraudoux, de sa langue, de ses personnages… et pour vérifier que face à la flatterie, les hommes ne sont peut-être finalement pas si différents de ceux de 1942 !
Un immense merci à l’attaché de presse Nadir Hammaoui qui nous a invités à découvrir cette pièce.
INFOS PRATIQUES
L’Apollon de Bellac
De Jean Giraudoux
Mise en scène : Christel Pourchet
Avec Étienne Ménard, Christel Pourchet, Sam Giuranna, Pauline Joquel ou Barbara Castin (en alternance)
Du 2 septembre au 1er octobre 2026
Les mercredis et jeudis à 19h
Théâtre de l’Essaïon – Rue Pierre au lard – Paris 4ème