À quelques jours de l’ouverture du Festival d’Avignon, j’ai eu la chance de découvrir deux spectacles qui prendront bientôt la direction de la Cité des Papes.
Deux pièces très différentes dans leur sujet comme dans leur forme, mais qui ont en commun une écriture solide, une vraie tension dramatique et d’excellents interprètes.
Peines perdues, les fantômes du passé au cœur du village.
Le point de départ de Peines perdues est d’une redoutable efficacité. Christine tient depuis dix ans le café d’un petit village de province. Elle s’y est parfaitement intégrée, a redonné vie à l’établissement et s’est construit une place dans cette communauté où tout le monde se connaît.
Un jour, elle annonce à son meilleur ami, figure du village, ainsi qu’à la fille de celui-ci, qui travaille avec elle au café, que son mari va venir s’installer auprès d’elle. Stupeur générale : personne n’avait jamais entendu parler de cet homme. À la question évidente : « Pourquoi ce silence pendant toutes ces années ? » Christine répond simplement …qu’il sort de vingt ans de prison.
À partir de cette révélation, la mécanique dramatique s’emballe. Les certitudes vacillent, les jugements se durcissent, les non-dits remontent à la surface. La pièce interroge avec finesse notre capacité à accueillir l’autre, à pardonner, mais aussi le poids des réputations et des préjugés dans les petites communautés.
L’ensemble est remarquablement interprété.

Les comédiens incarnent avec beaucoup de justesse leurs personnages, donnant chair à des situations qui pourraient facilement tomber dans la caricature. Seule réserve : l’interprétation de Christine m’a semblé un peu moins convaincante par rapport au reste de la distribution, moins naturelle dans certains moments de tension. Mais cela n’enlève rien à la qualité générale du spectacle, qui maintient l’attention jusqu’au bout grâce à ses nombreux rebondissements.
INFOS PRATIQUES
PEINES PERDUES
De Marie Nardon, Patrick Zard’
Mise en scène: Marie Nardon
Avec Justine Grave – Daniel Hanssens – Anne Le Guernec – Patrick Zard’
du 4 au 25 juillet relâche les 9, 16, 23 juillet
19h05 durée 1h10
ORIFLAMME (L’)
LE CIRCUIT ORDINAIRE

Un huis clos politique aussi subtil qu’implacable.
La seconde pièce nous transporte dans un tout autre univers : celui d’un régime autoritaire où un délateur est convoqué par un jeune inspecteur de police.
Le décor est minimal : un bar dans lequel se déroule l’intégralité de l’action.
Un huis clos tendu où trois personnages seulement occupent l’espace. Le délateur, l’inspecteur et une serveuse silencieuse, présence discrète mais jamais anodine.
Au départ, tout semble simple. Le policier paraît détenir le pouvoir et mène l’interrogatoire. Mais peu à peu, au fil des échanges, les rapports de force se déplacent. Celui qui semblait vulnérable révèle une intelligence redoutable et une parfaite maîtrise des mécanismes psychologiques. Progressivement, il retourne la situation jusqu’à prendre l’ascendant sur son interrogateur.
La pièce est construite comme une partie d’échecs dont chaque réplique déplace les lignes. Le spectateur assiste, fasciné, à cette inversion des rôles où l’assurance change de camp et où le représentant de l’autorité se retrouve peu à peu déstabilisé.
Je me garderai bien d’en révéler davantage, car le spectacle ménage un véritable coup de théâtre final qui mérite d’être découvert sans préparation.
Les comédiens sont excellents et la mise en scène géniale.
INFOS PRATIQUES
LE CIRCUIT ORDINAIRE
De Jean-Claude Carrière
Mise en scène : Alexandre Tchobanoff
Avec : Stéphane Bierry, Yann Collette et Prisca Lona
du 3 au 25 juillet relâche les 8, 15, 22 juillet
13h35 durée 1h15
Nombre de places : 158
Téléphone de réservation : 04 90 82 74 42
Mon avis:
Deux rendez-vous à ne pas manquer au Festival Off 2026.
Ces deux spectacles témoignent de la vitalité du théâtre contemporain : l’un explore les fractures intimes et sociales d’une communauté rurale, l’autre dissèque avec précision les mécanismes du pouvoir et de la manipulation.
Deux univers, deux écritures, deux ambiances, mais une même exigence dramaturgique. Si leur parcours avignonnais est à la hauteur de ce que j’ai vu ces derniers jours, nul doute qu’ils trouveront leur public durant le festival.