VILLA DOLOROSA, UN BIJOU AUSSI DRÔLE QUE TRAGIQUE

Il s’agit d’une relecture contemporaine des Trois Sœurs de Tchekhov...

Dans cette pièce, de toute beauté, le talent de la dramaturge allemande Rebekka Kricheldorf s’associe à celui de Mario Aguirre qui en signe la mise en scène.

Le résultat est remarquable!

Dès les premières minutes , le spectateur s’immisce – un peu comme s’il regardait par une persienne entr’ouverte  – dans l’univers de la famille Freudenbach.

Un univers particulier qui , tout en semblant d’une extrême banalité, a quelque chose qui dérange.

Sur le papier, tout pourrait sembler mélancolique.

Trois sœurs, trois anniversaires à une année d’intervalle, une maison qui se fissure lentement sous le poids des années, des regrets et des illusions.

Pourtant, Villa Dolorosa est aussi une comédie féroce, traversée d’un humour ravageur, d’une lucidité presque cruelle et d’une tendresse infinie pour ses personnages.

Une famille qui parle beaucoup, pense trop, aime mal mais aime profondément.

Il y a Olga, raisonnable jusqu’à l’épuisement. Macha, prisonnière d’un mariage tiède dont elle s’échappe en traversant simplement la rue. Irina, éternelle étudiante en pyjama, flottant dans une adolescence prolongée.

Et Andreï, intellectuel empêché, plus occupé à rêver son grand livre qu’à l’écrire réellement.

Tous vivent dans un entre-deux délicieux et désespérant : cultivés jusqu’à la paralysie, parfaitement conscients de leurs failles mais incapables de modifier le cours de leur existence. Ils parlent du changement comme d’autres parlent de voyages : avec passion, sans jamais faire leurs valises.

La grande réussite du texte de Rebekka Kricheldorf tient précisément là : dans cette capacité à transposer Tchekhov dans notre époque sans jamais trahir son âme.

Les personnages parlent avec une liberté contemporaine, se disent tout sans filtre ni tabou, oscillant entre trivialité et métaphysique avec une fluidité déconcertante. Et derrière chaque saillie comique affleure une immense solitude.

Le jeu des comédiens

Ce qui transforme véritablement cette pièce en moment de théâtre exceptionnel, c’est l’interprétation des six comédiens qui endossent leurs rôles respectifs avec une justesse épatante.

Aucun effet inutile, aucune démonstration. Chaque silence, chaque regard, chaque éclat de voix semble naître organiquement de cette famille dysfonctionnelle et néanmoins aimante.

On rit énormément –  souvent malgré soi – avant de se sentir, quelques secondes plus tard, envahi par une émotion inattendue.

Mario Aguirre signe une mise en scène très réussie qui apporte une profondeur au déroulé du récit.

Tout y paraît simple, presque évident, et c’est précisément là que réside son élégance. Les déplacements, les respirations, les ruptures de rythme : tout contribue à faire de cette villa un espace mental tout autant qu’un lieu de vie.

Le temps semble s’y dilater, suspendu entre ces trois anniversaires ratés et ces existences inachevées.

Quant aux décors et aux costumes, ils possèdent ce charme indescriptible des choses légèrement passées : un mélange de bourgeoisie élégante, de raffinement discret et de nostalgie surannée.

Cette “opulence dépouillée” crée une atmosphère d’une beauté folle. On croit sentir l’odeur des livres, du thé refroidi et des conversations qui durent trop longtemps.

Et puis il y a cette sensation persistante, une fois la représentation terminée, d’avoir dégusté quelque chose de rare.

Villa Dolorosa fait partie de ces spectacles que je considère comme des bonbons acidulés : des œuvres que l’on savoure lentement, avec délectation, parce qu’elles mêlent le rire à une légère brûlure mélancolique. Un théâtre de l’intelligence et du cœur, cruel parfois, profondément humain surtout.

À la Cartoucherie, dans l’écrin singulier du Théâtre de l’Épée de Bois, cette pièce a trouvé un refuge idéal.

Un lieu hors du temps pour une œuvre qui parle précisément de cela : du temps qui passe, des rêves qui s’effritent, et de cet amour familial maladroit qui continue malgré tout de déborder de partout.

Une excellente pièce!


INFOS PRATIQUES

VILLA DOLOROSA

de Rebekka Kricheldorf

Traduction Leyla-Claire Rabih et Frank Weigand, aux Éditions Actes Sud

Mise en scène Mario Aguirre

Avec Anna Bajger, Carola Urioste, Isaline Paris, Rebeca Maher, Romain Mondon, Juan Cristobal Fernandez

Production Compagnie Spirale

Avec le soutien de la Ville de Montrouge.

 

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