À Paris, le Théâtre de la Reine Blanche accueille jusqu’au samedi 17 octobre 2026 Riveraines, une création de la compagnie Mi-fugue, Mi-raison qui nous plonge au cœur des réalités vécues par les femmes enceintes et les jeunes mères en situation de grande précarité.
Né de deux années d’enquête auprès du réseau SOLIPAM, ce théâtre documentaire mêle témoignages, musique, poésie et humour pour raconter ce que notre société préfère trop souvent ne pas voir.
Trois représentations sont encore à découvrir : une occasion de faire du théâtre un espace de réflexion, d’émotion et de prise de conscience.
Riveraines nous confronte à une réalité dont nous ne pouvons plus détourner le regard. Présentée au Théâtre de la Reine Blanche, dans le 18ᵉ arrondissement de Paris, cette création de la compagnie Mi-fugue, Mi-raison s’intéresse aux parcours de femmes enceintes ou jeunes mères confrontées à la précarité, à l’exil et aux difficultés d’accès aux soins, à l’hébergement et aux droits fondamentaux.
Un sujet brûlant, porté sur scène avec une exigence artistique qui refuse aussi bien le misérabilisme que les discours convenus.
Riveraines : un théâtre documentaire au plus près du réel
Tout commence par une rencontre. Clélia Gasquet-Blanchard, coordinatrice du réseau de santé SOLIPAM (Solidarité Paris Maman) , sollicite la compagnie Mi-fugue, Mi-raison afin de concevoir une véritable « œuvre outil », capable de rendre visibles les difficultés rencontrées par les femmes accompagnées par le réseau et les professionnels qui les soutiennent au quotidien.
Pendant près de vingt mois, les artistes enquêtent, observent, recueillent des témoignages et rencontrent les équipes médico-sociales ainsi que plusieurs partenaires.
De cette immersion naît Riveraines, une création nourrie par des expériences vécues, des paroles recueillies et des situations concrètes.
Sur scène, les récits individuels dessinent progressivement les contours d’un système sous tension. Les obstacles administratifs s’accumulent, les dispositifs d’urgence montrent leurs limites et les professionnels tentent, jour après jour, de maintenir un accompagnement digne face à des besoins qui dépassent souvent les moyens disponibles.
Au centre de cette histoire, il y a ces femmes dont les parcours se heurtent à plusieurs formes de discrimination : parce qu’elles sont femmes, étrangères et pauvres. Leur grossesse, loin de les protéger, peut les exposer à une vulnérabilité accrue, alors même qu’elles devraient pouvoir compter sur un accompagnement médical et social adapté.
Mais Riveraines ne se contente pas de dresser un constat.
Le spectacle s’attache également à faire entendre la solidarité, l’énergie et la capacité de résistance de celles et ceux qui continuent d’agir, même lorsque tout semble se dérober.
Quand l’absurde côtoie l’émotion
Comment raconter la précarité sans confisquer la parole de celles qui la vivent ? Comment montrer la violence d’une situation sans réduire les personnes à leur souffrance ?
C’est toute la difficulté que la compagnie Mi-fugue, Mi-raison place au cœur de sa démarche. Avec Delphine Biard, Flore Grimaud et Caroline Sahuquet, autrices, metteuses en scène et interprètes, le théâtre devient un lieu où le réel peut être regardé en face, mais aussi déplacé par la poésie, la dérision et l’humour.
Le spectacle s’ouvre sur une réunion d’équipe à neuf heures du matin. Les informations circulent, les urgences s’enchaînent, les dossiers s’accumulent. Il faut répondre au téléphone, coordonner les prises en charge, trouver des solutions et recommencer. Une mécanique infernale se met en place, comme une horloge dont les rouages finissent par se gripper.
Autour de cette course contre la montre surgissent des histoires singulières : une femme ivoirienne sans papiers traversant sa grossesse dans des conditions difficiles, des familles migrantes vivant dans un squat à Montreuil, des professionnels confrontés à des situations qui semblent parfois insolubles.
Le récit se construit à la frontière entre théâtre et documentaire, entre le quotidien le plus concret et des séquences où l’absurde révèle toute la violence du système. Car le rire a aussi sa place dans Riveraines. Non pour minimiser les drames, mais pour retrouver un souffle, prendre de la distance et questionner collectivement ce que nous finissons par accepter comme une fatalité.
Une expérience théâtrale qui ne s’arrête pas au plateau
La création musicale de Mia Delmaë occupe une place essentielle dans cette traversée.
Sa composition sonore et ses chants à la guitare électrique accompagnent les interprètes, donnant une résonance sensible aux moments où les mots semblent insuffisants.
La scénographie dramaturgique s’organise autour de douze éléments disposés en cercle, à la manière des repères d’un cadran. Cette structure traduit la pression du temps, les urgences qui s’enchaînent et l’impossibilité de tout résoudre dans un système qui ne cesse de réclamer davantage.
Puis, progressivement, des photographies viennent modifier la perception du spectacle. Issues notamment du travail de la photojournaliste Pauline Gauer, elles ouvrent une autre fenêtre sur ces réalités. Dans le dispositif imaginé par la compagnie, le public peut être invité à rejoindre le plateau pour découvrir cette exposition immersive.
Les frontières habituelles entre la scène et la salle s’estompent. Le spectateur n’est plus seulement témoin d’une histoire : il est convié à prendre part à une réflexion collective sur la dignité, les inégalités et notre responsabilité commune.
Cette proximité avec le réel est renforcée par la présence, selon les configurations, de Clélia Gasquet-Blanchard et de Gerda Delépine, professionnelles de SOLIPAM associées au projet. Leurs interventions contribuent à faire dialoguer les témoignages, l’expérience du terrain et le travail artistique.
Faire du théâtre un acte de solidarité
Avec Riveraines, Mi-fugue, Mi-raison poursuit le travail engagé avec Speculum, une précédente création consacrée à l’histoire de la gynécologie et aux maltraitances médicales faites aux femmes.
La compagnie défend un théâtre qui s’empare des questions sociales et féministes sans renoncer à la recherche formelle. Son ambition : rendre audibles les voix que l’on entend trop peu, montrer les mécanismes qui produisent les inégalités et transformer l’expérience intime en sujet politique.
Le partenariat avec SOLIPAM, réseau de santé fondé en 2006 pour accompagner les femmes enceintes et leurs nouveau-nés en situation de grande précarité en Île-de-France, donne à cette démarche une profondeur particulière. La création ne repose pas uniquement sur une documentation extérieure : elle s’est construite au fil des échanges avec les personnes concernées et les professionnels qui les accompagnent.
Les chiffres cités par l’équipe de création, issus notamment de données de 2023, rappellent l’ampleur des situations évoquées : des femmes enceintes et des mères avec leurs bébés contraintes de dormir dans la rue, des parcours migratoires marqués par des dangers considérables, des métiers du soin soumis à une pression intense.
Derrière ces statistiques, il y a des vies, des attentes, des enfants et des professionnels qui tentent de préserver ce qui peut encore l’être.
C’est précisément ce que Riveraines choisit de mettre en lumière.
Dernières représentations de Riveraines à Paris : pourquoi y aller ?
Il reste peu de temps pour découvrir cette création au Théâtre de la Reine Blanche. En abordant des questions essentielles à travers une forme théâtrale qui fait coexister témoignage, musique, émotion et humour, Riveraines propose davantage qu’un spectacle sur la précarité : une rencontre avec des réalités qui traversent notre époque et dont les conséquences nous concernent tous.
La pièce ne prétend pas apporter de réponse simple à des situations complexes. Elle ouvre un espace pour écouter, comprendre et regarder autrement celles et ceux que l’on croise parfois sans connaître leur histoire.
Ces dernières représentations sont l’occasion de découvrir un théâtre qui ne se contente pas de raconter le monde, mais nous invite à nous demander quelle place nous y prenons.
Infos pratiques
Riveraines, par la compagnie Mi-fugue, Mi-raison
Théâtre de la Reine Blanche, Paris 18ᵉ
du 14 au 17 octobre 2026
Durée : 1 h 15
Rencontre : vendredi 16 octobre avec Lucile Abassade, avocate spécialiste des droits des étrangers et du droit d’asile
À noter : le programme transmis mentionne des représentations du mercredi au vendredi à 21 h, une séance le vendredi 16 octobre à 14 h 30 et une représentation le samedi à 20 h. Les horaires étant susceptibles de varier selon les séances, vérifiez les disponibilités et les horaires exacts auprès du Théâtre de la Reine Blanche avant de vous déplacer.