Certaines pièces surgissent comme des redécouvertes précieuses — des œuvres que le temps n’a pas altérées, mais au contraire affinées.
C’est exactement le cas du Testament du Père Leleu, actuellement à l’affiche du Théâtre du Guichet Montparnasse.
Une farce centenaire… d’une modernité saisissante
Écrite en 1913 par Roger Martin du Gard – futur prix Nobel de littérature – cette farce paysanne voit le jour en 1914 au Théâtre du Vieux-Colombier, portée par des figures majeures comme Charles Dullin.
Plus d’un siècle plus tard, la pièce retrouve une nouvelle jeunesse grâce à Florence Limon et Stephan Hersoen, qui s’en emparent en 2018 avec une fidélité remarquable à l’esprit originel et une intelligence de jeu qui la rend plus actuelle que jamais.
Une intrigue cruelle, drôle et implacable
Dans un village berrichon, un vieux cultivateur à l’agonie, une servante exploitée à qui l’on a promis un héritage… et une lutte féroce qui s’engage autour d’un testament jamais écrit.

La Torine (Florence Limon), figure centrale, refuse de voir son avenir lui échapper. Rusée, déterminée, elle tente le tout pour le tout. Mais face à elle, le Père Leleu (Stephan Hersoen), tout aussi calculateur, entre dans la danse.
Ce qui s’ensuit est une joute savoureuse, une mécanique dramatique parfaitement huilée où la ruse, la cupidité et le désir de revanche s’entrechoquent jusqu’à un dénouement aussi inattendu que jubilatoire.
Une langue vivante, charnelle, délicieusement rugueuse
L’un des grands plaisirs de la pièce réside dans sa langue. Inspirée du patois berrichon, retravaillée pour la scène, elle devient un terrain de jeu hilarant.
Les mots claquent, roulent, s’étirent. Ils ont du relief, du goût, presque une texture. Roger Martin du Gard s’en amusait lui-même, évoquant des expressions « juteuses, pleines de suc ».
Et sur scène, cette langue prend vie avec une énergie communicative, portée par des comédiens qui en savourent chaque nuance.
Une mise en scène épurée et incarnée
Le choix de Florence Limon et Stephan Hersoen est clair : revenir à l’essence même de la farce.
Pas de décor superflu. Peu d’accessoires. Tout repose sur le jeu, la présence, la vérité des rapports humains. Domination, pouvoir, désir, manipulation, tout est là, à nu.
Ce dépouillement renforce l’impact du texte et met en lumière l’universalité de la pièce. Car derrière cette histoire rurale se dessinent des enjeux profondément contemporains.
Une lecture étonnamment actuelle
Sans être explicitement féministe, la pièce met en scène une femme exploitée, dominée, instrumentalisée…mais loin d’être passive!
La Torine lutte. Elle refuse sa condition. Elle tente de reprendre le contrôle de son destin.
Et c’est sans doute là que réside la force troublante du Testament du Père Leleu : dans sa capacité à faire écho à des problématiques encore bien présentes aujourd’hui.
Le rire surgit, souvent. Mais il s’accompagne d’un léger inconfort, celui d’une vérité qui persiste.
Une troupe de grand talent
Sur scène, Florence Limon, Stephan Hersoen et Camille Boullé donnent vie à cette farce avec une intensité remarquable.
Leur complicité est palpable, leur précision redoutable. Chaque geste, chaque silence, chaque inflexion participe à cette tension permanente entre comique et cruauté.
Le résultat : un spectacle vivant, incarné, qui capte l’attention du début à la fin.
Une expérience théâtrale à ne pas manquer
Présentée jusqu’au 19 avril 2026, les samedis à 19h et dimanches à 15h, cette pièce est une véritable invitation à redécouvrir un théâtre à la fois simple et puissant.
Dans l’intimité du Guichet Montparnasse, le spectateur est au plus près des acteurs, au cœur même de l’action.
On rit, on grince des dents, on s’étonne, et surtout, on ressort avec le sentiment d’avoir assisté à quelque chose de rare : une œuvre ancienne, rendue intensément vivante.
Le Testament du Père Leleu n’est pas seulement une curiosité théâtrale. C’est une pépite. Une farce brillante, mordante, profondément humaine.
Et la preuve éclatante que certains textes, lorsqu’ils sont portés avec justesse, ne vieillissent jamais.
INFOS PRATIQUES
LE TESTAMENT DU PÈRE LELEU
DE ROGER MARTIN DU GARD
Mise en scène Florence Limon et Stephan Hersoen
Jeu : Florence Limon et Stephan Hersoen et Camille Boullé
Costumes et choix des textes de présentation : Béatrice Limon
Création graphique : © Catherine Récamier
THÉÂTRE DU GUICHET MONTPARNASSE
15 rue du Maine 75014 Paris – 01 43 27 88 61
les samedis à 19h et les dimanches à 15h – Du 7 mars au 19 avril 2026 leguichet@guichetmontparnasse.com