Au Studio Hébertot, Petits poèmes en prose propose une immersion dans l’univers sombre du Spleen de Paris.
Un spectacle porté par l’extraordinaire interprétation du comédien Louis de Bérail et accompagné au piano par Alexandre Madjar (en alternance avec Virgile Roche).
Ce spectacle intimiste, où poésie, musique et lumière se conjuguent est un moment d’une rare intensité.
Baudelaire fait partie des auteurs dont les textes semblent traverser les époques sans prendre une ride.
La ville, la solitude, les foules, le progrès, la violence des rapports humains, la quête de beauté dans un monde en mutation : tout ce que le poète observait au XIXᵉ siècle résonne étrangement avec notre époque.
C’est précisément cette proximité que fait surgir Petits poèmes en prose.
Une rencontre avec Baudelaire, mais surtout avec un comédien de grand talent.
Le texte est évidemment magnifique. Mais encore faut-il savoir le porter.
Et c’est là que Louis de Bérail est tout simplement impressionnant .
Seul en scène, il ne se contente pas de réciter Baudelaire.
Il l’habite.
Sa diction, son phrasé, ses silences et ses changements de rythme donnent aux poèmes une véritable chair théâtrale. La langue devient matière, souffle, mouvement.
Tantôt caressante, tantôt mordante, parfois presque vertigineuse, sa voix accompagne toutes les métamorphoses de l’homme que Baudelaire observait avec autant de fascination que de lucidité.
Dans Assommons les pauvres, l’ironie et la violence surgissent avec une force presque physique. Puis le jeu se fait plus intérieur dans Les Yeux des pauvres.
Et l’une des grandes qualités de ce seul-en-scène : invoquer les poèmes de Charles Baudelaire tout en donnant au public l’impression de les découvrir.
Et, sur scène, vêtu de son long manteau noir, Louis de Bérail sait passer d’une émotion à l’autre en maintenant le public en haleine.
Le comédien, formé notamment au Conservatoire Hector Berlioz à Paris, possède cette présence rare qui permet à un spectacle reposant essentiellement sur la parole de ne jamais devenir statique. Son parcours – passé également par le théâtre de rue et le cinéma – nourrit cette capacité à occuper l’espace avec très peu d’artifices.
Un fauteuil, un tapis, un piano, quelques objets : le décor est volontairement réduit à l’essentiel.
Et pourtant, l’espace paraît constamment en mouvement.
Une lumière qui, elle aussi, raconte l’histoire.
Dans ce spectacle aux tonalités profondément sombres, aussi bien par les thématiques que par certaines de ses visions, la lumière joue un rôle essentiel.
Elle ne sert pas simplement à éclairer le comédien. Elle accompagne les textes, souligne leurs contrastes, crée des respirations et participe pleinement à l’atmosphère de la représentation.
Les variations lumineuses donnent du relief aux différents tableaux et permettent au spectateur de passer d’une scène presque crépusculaire à une autre plus douce, plus contemplative.
Dans un spectacle où l’on écoute beaucoup, où l’on regarde, parfois presque immobile, ce travail de lumière devient un véritable partenaire de la narration.
Il contribue aussi à cette sensation d’être progressivement absorbé par l’univers baudelairien.
Quand le piano prolonge les mots
Au piano, Alexandre Madjar accompagne la parole sans jamais la couvrir.
La musique intervient comme un prolongement du texte, parfois discrète, parfois plus présente, venant prolonger un silence ou accentuer une sensation. Elle apporte une autre dimension au spectacle : celle de l’émotion qui ne passe plus uniquement par les mots.
Cette association entre voix et piano crée une forme de dialogue permanent. Le comédien parle, le piano répond. La musique s’efface, revient, respire avec lui.
Le spectacle devient alors moins une succession de poèmes qu’une véritable traversée sensorielle.
Trois mouvements pour traverser le Spleen de Paris
La représentation s’articule autour de trois grands tableaux.
Déflagration initiale avec Assommons les pauvres. Baudelaire y apparaît mordant, provocateur, traversé par une violence qui dit aussi quelque chose de son époque et de ses fractures sociales.
Avec Les Yeux des pauvres, les sentiments s’opposent, la chute est empreinte d’une réalité amère…
Enfin, le désir d’ivresse et de liberté prend le relais avec N’importe où hors du monde…
Baudelaire, hier et aujourd’hui
Baudelaire écrivait dans un Paris bouleversé par les transformations de la ville et de la société.
Nous vivons, à notre tour, une période de mutations profondes, où les relations humaines passent par les écrans, où les flux numériques redessinent notre quotidien et où l’intelligence artificielle vient à son tour modifier notre rapport au monde.
Sans chercher à actualiser artificiellement les textes, Petits poèmes en prose fait entendre leur étonnante persistance.
La solitude, le désir d’évasion, la fascination pour la nouveauté, la difficulté à trouver sa place dans un monde qui change trop vite : Baudelaire nous parle encore.
Et peut-être est-ce justement le rôle de la poésie : nous apprendre à regarder autrement ce qui nous entoure.
Une parenthèse poétique au Studio Hébertot
Avec son dispositif volontairement dépouillé, Petits poèmes en prose laisse toute sa place à ce qui compte vraiment : la langue, la voix, la musique et la lumière.
Mais surtout, il révèle un comédien qui possède une véritable présence scénique car Louis de Bérail donne aux textes de Baudelaire une incarnation sensible, sans jamais chercher à les enfermer dans une interprétation unique.
On sort de cette traversée avec quelques vers en tête, des images, des silences et cette étrange impression d’avoir passé un moment hors du temps.
Baudelaire n’a jamais été aussi contemporain!
Allez-y !
Informations pratiques
Petits poèmes en prose
D’après Le Spleen de Paris de Charles Baudelaire
Avec Louis de Bérail, comédien
Au piano : Alexandre Madjar en alternance avec Virgile Roche
Production : L’Étendard Lyrique
Studio Hébertot
78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris
Du 20 septembre au 11 octobre 2026
Chaque dimanche à 19h